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Cindy Sherman, l'autoportrait à vie
Ajouté le 18/05/2006 - Auteur : root
Cindy Sherman est attablée devant un verre de champagne. On a envie de la dévisager. Observer le corps, les gestes. Cette Américaine de 52 ans réalise des autoportraits en photo depuis trente ans. Ou plutôt s'est choisie comme modèle unique pour incarner toutes sortes de rôles. Elle est tour à tour attirante ou répugnante, discrète ou impudique, gamine ou vieillarde. Elle pleure, agit, boude. Elle est au lit, à l'arrêt de bus, dans la cuisine. Dans une des images, son cadavre se décompose.

L'oeil passe avec délectation des images à la vraie Sherman. C'est presque une leçon sur le mensonge de la photographie. L'artiste a fait le déplacement de New York à Paris pour superviser son exposition qui a lieu jusqu'au 3 septembre au Jeu de paume. Deux cent cinquante fois Cindy Sherman sur les murs. Ça lui fait quoi ? "Je me dis que je peux mourir maintenant, dit-elle. C'est drôle et effrayant à la fois."

Dans le bar du centre d'art, elle est assise à côté d'Isabelle Huppert. Elles s'apprécient. Elles ont en commun un visage caméléon. Haute comme trois pommes, arborant une chevelure dorée, la vraie Cindy Sherman fait moins que son âge. Peau lisse et blanche, sourcils blonds, traits réguliers, maquillage discret. Une jolie femme plutôt anguleuse, alors que ses photos révèlent une poupée ronde. Ce visage neutre permet à l'artiste de faire jaillir des identités multiples. Dans l'exposition, le spectateur devient voyeur excité par le show exhibitionniste de Sherman. Face à l'artiste, c'est une autre musique : on est tenu à distance par sa réserve. Pas un geste ni un mot plus haut que l'autre.

Elle explique : "Je sens que l'on veut entrer dans mon cerveau. Des gens imaginent un monstre, et ils se demandent où il est passé quand ils me font face. Ils sont déçus car je suis normale. Ce n'est pas moi dans l'exposition. Quand je parle d'un des personnages, je dis "elle" ou "ça"." Cette brune aux yeux bleus se teint les cheveux en blond depuis huit ans. " Pas pour ressembler à Marilyn, mais parce que c'est la couleur qui me va le mieux à cause de ma peau claire. Tout chez moi est clair."

Une femme rangée donc, qui vient d'emménager dans un atelier à New York, fréquente une salle de gym presque tous les jours et partage sa vie avec un perroquet. "C'est comme si j'avais un enfant de 2 ans à la maison : ça prend du temps." Cette fille de la middle class a fait du chemin. Ses jours sont ceux du "top ten" des artistes les plus demandés au monde. Elle est l'emblème du photographe qui a su s'imposer dans les musées depuis vingt ans, et ses grands formats peuvent atteindre 400 000 euros pièce.

Mais elle ne se montre pas en ville. "Je n'appartiens pas à la jet-set. Je fais juste ce que je dois faire. Peu d'interviews, quelques soirées de bienfaisance dans les musées. Je reste beaucoup dans ma maison." Elle déteste Bush mais ne le claironne pas. "Tout le monde se fiche de ce que pensent les artistes. Le monde de l'art est si petit... Et puis je ne pense pas qu'une oeuvre fasse gagner des voix." Une seule fois, en 1998, elle a accepté de figurer dans un film, Pecker, de John Waters. "Je ne pourrais pas être actrice. Trop peur." Elle fuit les photographes. "Je ne sais pas quoi faire de mon corps."

Comment une femme aussi réservée peut-elle devenir complètement allumée sur ses photos ? Plongeons dans l'enfance. A 9 ans, elle aime prendre des instantanés familiaux avec son appareil Brownie, qu'elle colle dans A Cindy Book (le livre de Cindy). Comme le faisait Lartigue, à la fin du XIXe siècle. Elle adore surtout jouer avec des vieux costumes et des déguisements de princesse, piochés dans une malle. "J'aimais me transformer." Pour s'inventer des histoires ? "Non. Mon imagination ne partait pas. Juste le plaisir de me voir changer et jouer des rôles." Elle étudie la peinture à l'université de Buffalo, où elle réalise des autoportraits et des tableaux réalistes. On remarque d'abord la dilettante qui surgit, déguisée - notamment en femme enceinte -, à des vernissages d'artistes. "Je m'habillais pour sortir en ville." Son ami, l'artiste Robert Longo, finit par lui dire : "Tu devrais documenter ça." Garder une trace en photos de ses performances vestimentaires.

Cindy Sherman a trouvé sa voie. 1977 : elle incarne 69 personnages de films de série B (Untitled Film Stills) qui invitent le spectateur à s'imaginer une histoire avec cette pin-up sexy cantonnée à la cuisine ou traquée par un inconnu. Hitchcock n'est pas loin. C'est la femme fatale telle qu'elle se répand dans les magazines et à la télévision, l'incarnation du désir masculin. Première oeuvre marquante. Succès planétaire.

Sherman triomphe parce que ses images attractives tranchent avec l'art raide de l'époque. "On était au sommet de l'art conceptuel. C'était si sérieux ! Il fallait lire des livres entiers pour comprendre de quoi il s'agissait. Je voulais créer une oeuvre où tout le monde pouvait se reconnaître tout en étant subversive. Ces femmes sont sexy mais ne sourient pas. Elles sont amoureuses et tristes à la fois. Si on gratte un peu, il y a quelque chose de pas net."

Elle en rajoute, en 1981, avec des photos en couleur, larges comme un écran de cinéma, où les jeunes filles allongées au lit ou sur le sol semblent pleurer l'amant volage. Les féministes lui tombent dessus. Et la revue Artforum, commanditaire de la série, refuse de la publier. "Ç'a été mal interprété, dit Cindy Sherman. Beaucoup voyaient des victimes alors que mon propos était de savoir pourquoi regarder ces filles provoque de l'érotisme." On lui demande d'ajouter un texte aux photos pour lever l'ambiguïté. "Surtout pas ! Mes photos ne sont pas un clou enfoncé dans la tête des gens. Aucune n'a de titre. L'interprétation doit être multiple. Et j'ai beaucoup changé de registre." En effet. Le temps passant, la jolie fille se détériore pour devenir un masque qui pue la mort. Des prothèses en plastique la transforment en monstre. En 1996, cette fan de films d'horreur réalise un long métrage, Office Killer, dans lequel une secrétaire dévouée tue un à un ses collègues de bureau. "Il y a assez de belles choses dans la nature pour ne pas en ajouter. Dans mes contes de fées, il y a du sang, des postiches, de la chair. Je cherche à créer le frisson du grand huit : sauter de l'excitant à l'effrayant. Et j'ai beaucoup observé la femme américaine." Elle dit ne pas être obsédée par la vieillesse. "Mais je ne me vois pas faire ça à 75 ans."

Sherman n'apparaît jamais nue. Dans les scènes pornographiques, elle disparaît de l'écran pour laisser la place à des mannequins en plastique. Elle se souvient qu'à l'université une professeure a demandé de concevoir une série photos dont l'idée même effrayait ses étudiants. "Elle les emmenait dans des chutes d'eau. Ils enlevaient leurs vêtements et se photographiaient nus. Cette idée m'horrifiait. J'ai trouvé ma vraie phobie : me photographier nue. J'ai réalisé la photo. Je ne l'ai jamais exposée. Voilà la vraie Cindy Sherman."

Michel Guerrin

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 18.05.06

L'exposition de photographies de l'Américaine Cindy Sherman au Jeu de paume à Paris, du 16 mai au 3 septembre 2006.

PHOTO AFP/PIERRE VERDY
 

 

 
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